Cette semaine, je vous parle de travail et de société des néo-loisirs et de ma relation avec Réjean Tremblay (mais juste si vous êtes abonné premium, désolé).

Travailler sans arrêt

On dirait bien que j’ai skippé une semaine d’infolettre. J’ai été pas mal occupé dans les derniers jours avec la préparation de La journée du hockey à la radio. Je continue aussi de travailler sur des tomes de Savais-tu en parallèle de la radio, j’ai participé à un panel sur la désinformation, et je suis allé au Salon du livre de l’Outaouais. En plus, je suis allé dans deux tournois de hockey avec mes gars dans les dernières semaines.

Ça adonne que ces événements ont ceci en commun qu’ils ont été le théâtre de discussions sur le travail. Sur la charge de travail. À Maniwaki, avec une amie productrice dont le garçon est coéquipier du mien, nous avons comparé nos horaires de vie (elle travaille pas mal plus que moi). Tous deux, plutôt que d’aller faire une ride de skidoo ou quelque chose comme ça, avons passé notre samedi sur nos ordis respectifs, à travailler. « Combien d’heures par semaines tu travailles » qu’elle m’a demandé. Je sais pas trop. L’affaire, c’est que mon travail, c’est de lire les journaux, écouter la radio, regarder la télé, suivre ce qui se passe sur les réseaux sociaux. Si j’inclus le temps que je passe à faire ça, je dois bien travailler 14 heures par jour.

Je ne m’en plains pas, j’adore mon travail. Mais des fois, c’est épuisant. Je ne voudrais pas me ramasser comme Jean-Philippe avec un « coup de barre » de six mois, comme dirait Jean-Sébastien. Je sais, il y a des gens dans toutes sortes de métiers physiques qui reviennent le corps endolori de leur journée. J’ai déjà fait des shifts de dix heures dans une usine à additionner les gestes répétitifs sur une machine et j’étais pas fort fort au sortir de là.

Moi, c’est mon cerveau qui est endolori. Quand je reviens chez moi à 14h, je n’ai plus de jus mental. J’ai déjà fait une journée de 9 heures. Mais je dois continuer. Je dois publier des vidéos sur les réseaux sociaux, des citations sur mon site, je dois regarder La joute à LCN. Je dois rédiger cette infolettre.

Une autre personne qui évolue dans le monde des médias demandait après le panel sur la désinformation que j’évoquais: combien d’heures dormez-vous chaque nuit? Je pensais les impressionner avec mes cinq ou six heures par nuit, mais ils étaient tous dans la même situation, à peu près. Je pense que tout le monde travaille trop.

La discussion a fini par bifurquer sur « êtes-vous capable de ne rien faire? » Personne autour de la table n’a pu répondre que oui. Personnellement, j’ai l’impression que je dois toujours « produire » quelque chose. Je ressens ce besoin-là, de créer pour alimenter la bête. Et il s’avère que la bête est accessible à temps plein sur nos téléphones en forme de tamagotchis. C’est pour ça que je suis sans cesse en train d’optimiser mes façons de faire. Pas pour prendre ça plus relax, mais pour produire plus.

Ce n’est pas tant que je tiens à travailler beaucoup. Mon problème est que je tiens à faire bien les choses, et ça implique d’être sans cesse à la recherche du meilleur contenu possible pour mes chroniques. Il n’y a pas un moment où je me dis: bon, c’est assez, j’ai tout ce qu’il me faut. Non, j’estime toujours que je peux trouver mieux que ce que j’ai déjà trouvé. Chaque jour, il y a 100 000 personnes (mettons) qui jugent de mon travail. Ça met un peu de pression. Dans le fond, c’est peut-être juste une question d’orgueil mon affaire. Comme je ne peux pas me fier sur mes qualités d’improvisateur, je dois trouver du contenu.

Entre toutes ces discussions sur nos vies pas d’allure, Jean-François Nadeau dans Le Devoir nous parlait de productivité.

« En 1880, dans Le droit à la paresse, conçu dans la tradition de l’Éloge de la folie d’Érasme, Lafargue s’attaquait déjà à l’adoration du travail et à l’allongement infini des journées de labeur par la multiplication des entourloupettes censées doper la productivité. La paresse chez Lafargue n’est pas inertie, mais résistance à la tyrannie productive. Une insoumission horizontale. Notre société, tout au contraire, mène une guerre permanente contre toute forme de somnolence, sauf, peut-être, celle induite par des psychotropes, licites ou non, pourvu qu’ils engraissent les coffres de quelques-uns. »

Justement. Ma productivité est dans le tapis. Elle me permet de ne jamais prendre de break. Bel exploit.

Tous les signaux nous disent en ce moment que l’IA ne va pas tout à fait nous emmener vers la société des loisirs promise. Même les loisirs doivent être productifs de nos jours.

Je suis tombé sur ce texte d’Eugene Healy par l’entremise de l’infolettre de Nahila, qui dit que « nous avons passé deux décennies à nous optimiser jusqu'à l'épuisement, et maintenant la tendance est de déclarer que nous n'avons jamais été stressés en premier lieu. ». Je me suis un peu reconnu là-dedans, mettons.

M. Healy nous dit que le luxe aujourd’hui, c’est de gaspiller son temps, mais que ce gaspillage de temps est devenu une performance. L'oisiveté devient une autre métrique à afficher sur Instagram. Nous sommes dans la performance de la productivité perpétuelle.:

« Ce qui émerge maintenant est un balancement vers une nouvelle classe d’aspiration dans les loisirs : des gens dont la valeur n'est pas liée à ce qu'ils font, mais à la manière dont ils existent sans effort. »

Je passe assurément ma vie à travailler et à optimiser mon travail, mais je ne vous ferai pas accroire que ça se fait sans effort. Selon lui, il faut se poser la question de ce qui motive notre pognage de beigne:

« Si personne ne pouvait vous voir, si vous ne pouviez pas en parler, le feriez-vous quand même ? Si c'est le cas, c'est du néo-loisir. Sinon, c'est du travail non rémunéré, l'accomplissement de la joie pour un public invisible. C'est la contradiction au cœur du néo-loisir : au moment où vous l'accomplissez, vous optimisez à nouveau. La capacité à perdre du temps devient une autre mesure à suivre, un autre comportement à perfectionner. Nous avons simplement remplacé l'optimisation de la productivité par l'optimisation des loisirs. Une performance épuisante en devient une autre.

Même si je voulais mettre en scène mon laisser-aller, je n’aurais rien d’autre que des photos de moi qui regarde la télé dans mon lit post-psychotrope à vous montrer. Mais comme le temps est une ressource précieuse, il convient maintenant de se vanter d’en avoir. L’affaire, c’est qu’il n’y a pas grand monde qui a les moyens de prendre le temps. Seuls les gens avec du capital héréditaire peuvent se le permettre.

Bref, je pense que je viens de vous démontrer que je suis capable de flasher ma productivité au travail, mais je ne suis pas rendu à l’étape du néo-loisir.

En attendant, mon plan pour la fin de semaine est de m’installer et ne rien faire pendant au moins toute une journée. Dès que j’aurais terminé d’écrire ma prochaine carte blanche pour La presse.

Plogues

Musique

J’ai cette toune du nouvel album de Oui merci dans la tête sans arrêt depuis sa sortie.

Réjean Tremblay et moi

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