Cette semaine, je vous parle de l’utilité (ou de l’inutilité) de la satire et du mépris du « vrai monde » par les populistes.

Comme dans le temps d’Aristophane

Je ne sais jamais trop comment me décrire. J’ai étudié en urbanisme, mais je ne me considère pas comme un urbaniste (surtout que j’ai pas le droit selon l’Ordre des urbanistes). Je chronique dans une émission d’humour, mais je ne me considère pas comme un humoriste. J’accepterais probablement le titre de « satiriste » si quelqu’un insistait. En tout cas, je ne répondrais pas « pas rap dans l’deck », comme disent les jeunes de nos jours. Selon le dictionnaire (choisissez lequel), un satiriste est quelqu’un qui critique ouvertement quelqu’un ou quelque chose en s’en moquant. J’pense que c’est ça que je fais pas mal.

Paradoxalement, il y a plus de gens à critiquer de façon taquine que jamais, mais c’est aussi un peu plus compliqué que dans l’bon vieux temps. D’abord parce que les gens ont une petite tendance à qualifier les moqueries d’intimidation. Ironiquement, ce sont généralement les trolls qui les disciples d’intimidateurs radiophoniques qui lancent ces accusations sur les réseaux sociaux. Les autres personnes que je critique comprennent que ce n’est pas méchant.

Surtout, c’est que mes « victimes » sont de plus en plus fières de l’être. Contentes d’avoir de la visibilité pour faire une prise de judo et renverser la patente à leur avantage. Je suis justement tombé sur un texte (sans mur payant ici) sur le site de l’Institute of Art and Ideas, signé par le professeur en études classiques à Stanford Richard P. Martin.

En gros, il explique que les monologues de talk shows, reels, ou mèmes sont satisfaisants sur le moment, mais n'ont aucun effet durable. Ça diverti une couple de jours et pouf, finito. Le pouvoir les absorbe, les ignore ou les récupère. Il donne l’exemple de Jimmy Kimmel dont l’émission a été annulée avant de pouvoir revenir en ondes:

« Au contraire : ce que la réintégration de Kimmel a démontré, c'est à quel point ses excellentes critiques du président (et de la première dame et de la Cour suprême, par-dessus le marché) avaient été sans conséquence au bout du compte. Les partisans les ignoraient (ou plus probablement n'ont jamais regardé l'émission); l'opposition les absorbait et se sentait bien. Mais soyez assurés : si Kimmel avait réellement possédé la clé de la déstabilisation civique que certains lui attribuaient, son émission aurait été coulée depuis longtemps. »

J’avais déjà évoqué la chose dans une infolettre où je disais que les influenceurs malpensants que je critique se crissaient des réactions qu'ils suscitaient et même qu’ils s'épanouissent grâce à la colère qu'ils engendrent. Ce texte du prof Martin va dans ce sens.

En gros, avant, c’était:

Le satiriste se moque du pouvoir, le pouvoir est embarrassé, la démocratie fonctionne.

Maintenant, c’est:

Le satiriste se moque du populiste, le populiste est content, le populiste se moque du satiriste et de son public, les deux camps font du « contenu », la démocratie est noyée dans le bruit.

Il propose de s’inspirer d’Aristophane, qui semble-t-il était tout un malcommode quand venait le temps de niaiser le pouvoir. Il faut produire des contenus plus pérennes, pense-t-il.

« Quelle est l'alternative? Comment moquer, diminuer, injurier et dégonfler les monstres (sachant qu'ils ne ressentiront jamais la honte)? Une réponse : mobiliser le cerveau et devenir théâtral. Des psychologues et neuroscientifiques ont montré que les souvenirs émotionnels, traités par l'amygdale, durent beaucoup plus longtemps et sont stockés plus profondément que les souvenirs épisodiques gérés par l'hippocampe. Le théâtre vivant, avec son immédiateté, son suspense et l'implication étroite du public, est un créateur idéal d'émotions fortes, et donc d'impressions durables. Les blagues, on les oublie, mais les bonnes pièces, on ne peut s'empêcher de les rejouer dans sa tête. Les bonnes pièces drôles, encore mieux. »

Je connais plus Aristophane Richer qu’Aristophane tout court et je ne sais pas si le théâtre a autant d’effet que dans la Grèce antique, mais quand même, c’est sûr que les œuvres marquantes restent plus dans la tête qu’un extrait de chronique sur TikTok. Va peut-être falloir que je finisse mon roman…

En tout cas, il donne des conseils à un Aristophane de 2026:

  1. Cibler le contemporain : nommer de vrais noms, des corps réels sur scène.
  2. Être cru et insultant : aller bien au-delà de l'euphémisme.
  3. Des intrigues folles plutôt que du simple shitposting : le visuel et le narratif l'emportent sur l'éphémère.
  4. Musique, danse, spectacle : brouiller la frontière entre réel et fiction.
  5. Un chœur de vrais gens : les voisins et amis du public, pas des pros.
  6. Diffuser en ligne : internet comme communauté comique.

J’pas sûr que je vais commencer à être cru et insultant, mais je prends des notes.

Plogues

Le mépris du peuple

En attendant ma grande oeuvre, je vais continuer de faire ce que je fais parce que je pense que c'est pas totalement inutile. D'accord? Parmi ceux qui se plaisent à faire l’objet de moqueries, il y a les mottés (c’est ma tentative d’être cru et insultant) d’influenceurs qui se prennent pour des rebelles en contestant un système dont ils ont peint les contours eux-mêmes pour pouvoir dire qu’ils ne sont pas dedans.

Ils prétendent parler pour le « vrai monde », mais leur définition du vrai monde est très réductrice. Je m’en rends compte en vertu de la façon dont ils parlent du peuple. À Radio X, la plupart des animateurs ont adopté les noms « Jacques et Louise » pour identifier les gens qui, en gros, sont ceux qui regardent LCN ou Radio-Canada. Les Jacques et Louise sont dénigrés au quotidien dans plusieurs émissions de la station. Ces animateurs les trouvent vraiment caves. Il y a Jacques et Louise, mais il y a aussi « Thérèse de Belleval » avec son dentier qui vient de la haute de Sillery, genre. Mme De Belleval, elle aime le tramway:

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Dominic Maurais - Radio X
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Ils reviennent constamment dans le discours et sont la source de tous les maux en politique. Ce serait à cause d’eux que les gens votent pour des politiciens qui ont une belle allure plutôt que de belles idées.

Yannick Marceau à BLVD, lui, pense qu’on devrait presque faire passer un test de QI aux gens avant de voter.

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Évidemment, selon lui, les gens intelligents voteraient conservateur. Ça me fait penser à cette publication sur laquelle je suis tombé cette semaine suite à une déclaration de JD Vance qui interdit à sa femme de faire du parachute:

I like this because it articulates the conservative concept of freedom in a nutshell. You have the freedom to do x, except you don't, because I don't want you to. bsky.app/profile/atru...

Adam Serwer (@adamserwer.bsky.social) 2026-04-08T20:34:46.591Z

En français:

« J’aime ça parce que ça résume le concept conservateur de liberté en quelques mots: tu as la liberté de faire x, sauf que tu ne l’as pas, parce que je ne veux pas que tu le fasses.

Une genre de liberté à deux vitesses. Vous pouvez tout faire, à moins que je décide que non. Le peuple à toujours raison, sauf quand il est pas d’accord avec moi. Dans ce cas, le peuple est une gang de tata.

Enfin, en matière de mépriser les gens, il y aussi les Beavis and Butthead de l’influence, Ian et Frank, qui imitent les électeurs qui ont un faible pour Charles Milliard (se serait juste parce qu’il est pharmacien selon Radio X):

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Régulièrement, des commentateurs sous mes vidéos disent que je suis hautain, snob, méprisant ou des trucs du genre. Je sais pas, c’est peut-être mon ton ou ma face qui ne leur revient pas. Mais la réalité, c’est que je pense que les gens sont intelligents et qu’il ne faut pas les sous-estimer. Ce sont plutôt ces influenceurs qui snobent les Jacques, Louise, Madame de Belleval ou les « matantes ».

René Lévesque a déjà dit: « Méfiez-vous des gens qui disent aimer le peuple, mais qui détestent tout ce que le peuple aime. » J’ai l’impression que ces dudes pensent qu’on n’est pas quelque chose comme un grand peuple…

Musique

Tiens, tant qu’à être dans la satire, une pièce de NOFX suite au débarquement de ICE au Minnesota: « Minnesota nazis ».