Aujourd’hui, je vous parle de bullshit corpo et pour les abonnés premium, d’un autre prof d’université au jugement questionnable.

BS

Si pour mon travail je m’intéresse beaucoup aux dérapages de nos personnalités publiques, ce n’est pas uniquement ce qui me gosse dans la sphère publique (comme dirait le défunt Habbermas). La langue de bois m’énerve pas mal aussi. J’ai tout plein de citations de politiciens qui disent des choses tout en ne disant rien. Complètement vides. Ironiquement, cette collection de citations prend quand même beaucoup d’octets et il me faudra bientôt acheter un nouveau disque dur pour stocker tout ça.

La langue de bois, tout comme Ivan Demidov, viendrait de Russie et est excellente pour feinter les questions. Avant la Révolution, au début du 20e siècle, les Russes se moquaient de l’administration bureaucratique tsariste et sa « langue de chêne ». Plus tard, les communistes ont sacré dehors les Tsars, mais ils ont continué d’utiliser un langage très codifié qu’on a fini par appeler « langue de bois ». La révolution soviétique va faire de la langue de bois un art qui va se répandre dans tout l’empire russe, jusqu’aux confins du rideau de fer. Ce sont des figures de style en passant. La langue n’est pas vraiment en bois et le rideau n’est pas vraiment en fer. Juste pour être sûr.

La langue de bois d’un politicien, ce serait pour certains ce qui pousse d’autres politiciens à dire les « vraies affaires ». J’imagine que c’est un facteur parmi d’autres. En tout cas, les deux candidats à la chefferie de la CAQ illustrent bien cette idée. Drainville prétend parler pour le vrai monde, et Fréchette nous offre parfois des phrases creuses qui semblent sorties du PowerPoint d’un PDG qui veut bâtir une synergie et mettre en valeur les compétences de chacun dans un cadre qui respecte l’ADN de l’entreprise. Genre. Un genre de combat entre le populisme assumé et la prudence incarnée. Deux façons de ne rien dire, mais avec des esthétiques très différentes.

Je ne sais pas si c’est la langue de Bernard ou de Christine qui l’emportera, mais dans le monde des affaires, il semble que la langue de bois ne fonctionne qu’avec les employés les moins performants. Une étude qui vient de sortir sur le jargon dans les entreprises suggère que « les personnes qui adhèrent à la logorrhée d’entreprise ont également tendance à être moins performantes dans leur travail. »

Des chercheurs ont développé une échelle de réceptivité à la bullshit d’entreprise pour mesurer à quel point les gens sont impressionnés par ce genre de jargon.

Les personnes qui ont obtenu des scores plus élevés sur l’échelle de réceptivité à la bullshit d’entreprise ont eu tendance à moins bien performer aux tests mesurant la pensée analytique, la réflexion cognitive et l’intelligence fluide. Elles ont également pris de moins bonnes décisions dans des scénarios de prise de décision professionnelle conçus pour imiter des problèmes commerciaux courants.

Dans le fond, un PDG qui parle de « synergiser les paradigmes », ça devrait lui service de test pour identifier ses meilleurs employés.

Plutôt qu'une « marée montante qui soulève tous les bateaux », un niveau plus élevé de « bullshit d'entreprise » dans une organisation s'apparente davantage à des toilettes bouchées d'inefficacité.

Belle image. L’affaire, c’est que ces personnes étaient aussi les plus heureuses dans leur travail, les plus inspirées. « Elles étaient également plus susceptibles d’utiliser elles-mêmes ce même langage, contribuant ainsi à maintenir le cycle des mots à la mode. » Bref, ces adeptes du vide se reproduisent et submergent nos entreprises de phrases creuses.

Peut-être se sentent-elles aussi plus intelligentes d’utiliser ces mots plus complexes. La grandiloquence fait de l’effet aux gens. L’écrivain Robert Beauvais avec une expression pour ça: le syndrome du garde champêtre: « On sait que le garde champêtre et les autres assermentés en uniforme ayant à choisir entre “nonobstant” et “malgré”, ou “subséquemment” et “ensuite” iront d’instinct vers le plus redondant, cela en vertu de la fascination que les mots exercent, depuis toujours, sur les âmes simples. »

Bon je ne connais pas Robert Beauvais et je ne sais pas trop ce qu’est un garde champêtre, mais on comprend le principe. Bien parler, ça impressionne.

Il y a donc ce langage de la bullshit, mais aussi certaines bullshit jobs, ces emplois qui sont qualifiés par ceux-là mêmes qui les ont, d’inutiles. On dirait que dans les deux cas, ça sonne comme une job de consultant. Un intermédiaire dans l’entreprise qui va vous donner des suggestions pour améliorer vos processus en vous ensevelissant de mots-clés. J’aurais tendance à faire un lien entre les deux types de bullshit, mais en même temps, semble-t-il que c’est un phénomène exagéré.

Il y a beaucoup de choses qui se font en entreprise sur lesquelles je doute de l’efficacité. Genre les réunions. Je suis contre les réunions. Ou le team building. Tsé quand tu fais une pyramide humaine avec ton équipe pour améliorer ta confiance en tes collègues? Je me rappelle quand je travaillais chez Nortel Networks, nous étions allés toute l’équipe à Raleigh pour faire du Team Building. Un vrai cauchemar. Un introverti, qui fait du team building, en anglais. Pas pour rien que Nortel Networks n’existe plus. Au moins, on a appris à tomber par en arrière dans les bras de nos collègues avant de tomber en faillite...

En fait, c’est prouvé que c’est de la bouette:

« Or, il est maintenant scientifiquement prouvé que le team building ne permet pas d’atteindre l’objectif principalement visé, qui est d’améliorer la cohésion interne des équipes. Dès 1981, l’alarme avait été sonnée par les chercheurs Kenneth De Meuse et S. Jay Liebowitz, qui avaient mis au jour le fait que tenter de mesurer l’efficacité d’une opération de team building était quasiment impossible. Depuis, ceux qui s’y sont essayés se sont cassé les dents. Et en 2023, deux enseignants-chercheurs français ont enfoncé le dernier clou du cercueil du team building à l’aide d’une étude qualitative »

Ça veut dire que je suis peut-être allé jouer aux quilles avec la gang du bureau pour rien. Du temps que je ne retrouverai jamais.

Plogues

Musique

Très bonne pièce sur le dernier album de Gorillaz.

⚑ PREMIUM - Un autre prof extra-sauce

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